Rencontre avec Julie Loomans, conductrice de train

Julie Loomans, conductrice de train rattachée au site SNCF de Laroche-Migennes, est une habituée du Carrefour des Carrières au Féminin de l’Yonne et a accepté d’être interviewée par FETE pour présenter son parcours et son métier.

Julie, racontez-nous le parcours que vous avez eu pour devenir conductrice de train !

Après l’obtention d’un bac S, j’ai intégré l’école d’architecture de Lyon en double cursus avec l’Ecole Nationale des Travaux Publics d’État, mais je me suis arrêtée en troisième année. La diversité des cours me plaisait : j’aime autant l’artistique que le technique et le mécanique, le manuel que l’intellectuel… Mais plus le temps avançait, moins je me voyais exercer le métier pour lequel j’étais entrain d’étudier. J’ai donc fait le choix de revenir vers mes rêves d’enfance : je voulais être pilote de ligne. J’avais d’ailleurs passé un brevet d’initiation aéronautique au collège, puis le brevet de base de pilotage, que j’ai obtenu avant même mon permis de conduire et ma majorité. C’est donc avec une pointe de challenge et une bonne dose de détermination que j’ai décidé de retourner poser mes bottes en territoire hautement masculin : j’ai conjointement candidaté pour les pilotes cadets d’Air France (mais mon parcours en architecture ne leur a pas plu) et à la SNCF pour la conduite des trains. J’ai ainsi passé divers tests, psycho-techniques, psycho-moteurs, etc., une visite d’aptitude psychologique, une visite médicale et un entretien. Et j’ai finalement été retenue pour un poste à Laroche-Migennes.

Comment s’est passée votre formation ?

Elle a duré environ un an sur le principe de l’alternance. Cette formation est découpée en modules. Pour chacun d’eux il y a une partie théorique en centre de formation et de la pratique avec un moniteur sur le futur site d’emploi. L’objectif est d’assimiler progressivement les procédures réglementaires et techniques qui régissent le quotidien professionnel, en situation normale comme perturbée. Nous bénéficions également par la suite d’une formation spécifique pour chaque engin que nous conduisons et chaque ligne que nous parcourons, car chacun a des caractéristiques ou spécificités qui lui sont propres. J’ai été embauchée en décembre 2005 et j’ai obtenu mon examen au printemps 2007. Voilà donc 13 ans que j’ai intégré la SNCF.

Quels sont les avantages et les inconvénients de votre métier ?

Les trains circulent en tous temps, de jour comme de nuit, la semaine comme le week-end ou les jours fériés… Nous travaillons donc nécessairement en horaires décalés, on peut aussi bien commencer à 2 h 40 comme terminer à 1 h 25 du matin. Nous sommes également amenés à dormir ailleurs que chez nous une à deux fois par semaine. C’est certes contraignant pour les rythmes de sommeil et de repas et il faut s’organiser si on a des enfants, mais cela a aussi ses avantages, par exemple pour une prise de RDV chez un médecin, pour éviter les heures de pointe pour les courses, etc… C’est donc davantage une question de balance et d’organisation. Sinon c’est un métier qui demande de la rigueur, de la méthode, une bonne capacité d’attention et un grand sens des responsabilités, sans oublier de la ponctualité. Il faut être mobile, aimer bouger, et aimer être essentiellement seul, même si nous travaillons de plus en plus au contact du public.

Qu’aimez-vous le plus dans votre travail ?

J’aime travailler pour le collectif, le sentiment d’amener les gens là où ils doivent être, à bon port en toute sécurité et en temps et en heure. J’ai la satisfaction d’avoir été recrutée, la fierté de faire partie d’une minorité de femmes et d’être responsable parfois de 600-800 personnes. J’aime la partie technique aussi, j’aime « sentir mon train », jauger ses réactions, comment il freine, comment ma machine tractionne, chaque train est différent… C’est moi qui vérifie que le train est en mesure de partir en faisant divers essais et qui interviens en cas de panne. J’aime bien aussi être seule dans ma cabine, en tête, c’est très gratifiant quand on a conscience de toutes celles et ceux qui sont assis quelque part, là, derrière nous…

Lors d’une récente intervention en collège, les élèves vous imaginaient plutôt enseignante, bibliothécaire ou infirmière… N’est-ce pas difficile en tant que femme de travailler dans ce secteur encore très masculin ?

Non, je ne trouve pas, c’est au contraire quelque chose que j’apprécie beaucoup. Je ne dis pas qu’il n’y a jamais eu aucune forme de sexisme dans les échanges, mais je n’ai jamais eu à faire, de la part de mes collègues, à du dénigrement ou des attaques ouvertement liées au fait que je sois une femme. Nous sommes déjà seuls en tête de nos trains, il serait bien triste, lorsque nous sommes plusieurs à dormir à l’extérieur, au même endroit, de ne pas pouvoir se retrouver, échanger et se relaxer autour d’un repas. Je pense sincèrement que mes collègues apprécient. Je pense aussi qu’il y a un aspect générationnel, ce n’est pas quelque chose qui tend à surprendre ou à amener une réaction chez mes collègues plus jeunes.

Et du côté des usagers ?

C’est la même chose. Les seuls qui sont venus me voir en disant : « Je ne savais pas qu’il y avait des femmes qui conduisaient des trains ! » ce sont des personnes âgées, souvent agréablement surprises en fait. Je n’ai que deux souvenirs, complètement opposés, où le fait que je sois une femme a causé une réaction étonnante : un jour, un homme n’est finalement pas monté dans le train lorsqu’il m’a vue en tête, ses yeux se sont écarquillés et il a fait demi-tour… Et un 24 décembre : après être descendu du train, un homme est passé devant moi et lorsqu’il m’a vue, je l’ai vu hésiter avant de s’arrêter, choisir une des fleurs du bouquet qu’il tenait à la main, et me l’offrir en me souhaitant de bonnes fêtes… ça me fait toujours sourire quand j’y repense ! L’évolution est très lente, en 13 ans je n’ai croisé qu’une dizaine de collègues féminines. Pourtant le travail ne demande pas réellement de force physique, juste une bonne hygiène de vie, ce n’est vraiment pas plus difficile pour une femme que pour un homme.