Rencontre avec Arnaud Piasentier, sage-femme dans l’Yonne

Arnaud Piasentier sage femmeSage-femme est un métier qui a intégré les hommes depuis 1983 mais qui reste à ce jour encore très majoritairement féminisé. Arnaud Piasentier, sage-femme libéral dans l’Yonne, a accepté d’être interviewé par FETE afin d’évoquer sa satisfaction d’exercer ce métier, mais aussi les inconvénients liés à son manque de reconnaissance.

Comment êtes-vous venu à ce métier de sage-femme ?

Ce n’est pas du tout une vocation au départ ! Dès le plus jeune âge j’ai eu envie d’exercer la profession de dentiste et avais le projet d’intégrer médecine. Ainsi, c’est ce que j’ai fait après avoir passé un bac S spécialité Physique-Chimie. A l’époque, en 2000, je n’avais aucune idée de ce qu’était le métier de sage-femme…

Et puis c’est lorsque j’ai doublé ma première année que la formation de sage-femme a été rajoutée au cursus de médecine. J’étais dans les quotas pour poursuivre cette formation, mais par défaut… Auparavant, il fallait passer un concours pour intégrer l’école de sage-femme, et par conséquent les hommes qui se lançaient dans cette filière le faisaient réellement par choix. Ils étaient très peu nombreux. Je n’en connaissais que deux à Lille là où je faisais mes études. Sage-femme m’est donc en quelque sorte « tombé dessus » par accident. Je l’ai vécu au début comme un échec, mais je suis content d’être là maintenant !

Quel est donc à présent le cursus pour devenir sage-femme ?

Après la première année de médecine (moi j’en ai donc fait deux), il y a 4 années d’école, soit 5 années d’études en tout. La première année on apprend le travail d’infirmier.e, ce qui est un peu frustrant car on ne met pas du tout les pieds à la maternité. Tu n’entrevois finalement qu’au bout de 3 ans ce que va être ton quotidien.

Et qu’avez-vous fait une fois diplômé ?

Avec ma femme, tout comme moi diplômée sage-femme, nous souhaitions exercer dans le même hôpital et cela n’était pas possible à Lille. Nous sommes ainsi partis à Compiègne, puis à Bourg-en-Bresse, et dès que nous avons été titularisés au bout de 2 ans ½ nous sommes arrivés à Auxerre en 2008 sur mutation. Et j’y suis resté jusqu’en 2013, après quoi je me suis mis à mon compte en tant que sage-femme libéral.

Avez-vous ressenti des inquiétudes lorsque vous avez démarré dans le métier, notamment parce que vous êtes un homme ?

Ma seule inquiétude était de savoir comment j’allais être perçu par les mamans. Pour ce qui était des collègues, cela m’était complètement égal. Et puis je me suis rapidement rendu compte que cela ne gênait pas et j’ai été rassuré. Une fois passé la surprise du premier contact bien entendu… A la maternité quand il y a des problèmes c’est plutôt avec les pères, mais pendant mes 8 années de travail à l’hôpital, il n’y a eu que 3-4 cas pour lesquels il n’y a pas eu moyen de négocier, qui refusaient catégoriquement qu’un homme puisse les accoucher.

Et qu’en a pensé votre entourage de ce choix de métier ?

Ce choix ouvre les questions mais il a été bien perçu. Et pourtant j’ai un parcours personnel très masculin, je faisais de la moto, du bricolage dans le garage, bref, rien ne me prédisposait à cela.

Pas trop difficile d’être le seul homme parmi toutes vos collègues femmes ?

J’ai toujours été le seul, donc j’étais habitué. J’ai toujours trouvé cela facile l’intégration dans des équipes féminines, et j’ai l’impression de communiquer plus facilement avec des femmes qu’avec des hommes. Je me suis vite rendu compte qu’en tant qu’homme je n’étais pas perçu pareil que les femmes, qu’on me prenait souvent pour le médecin par exemple… Par contre, le fait que tout le monde se souvienne plus facilement de toi met aussi la pression, et on a intérêt que ça se passe bien. Il faut forcément justifier sa place, sa présence.

Finalement, je me rends compte que ce qui m’a fait bizarre, c’est plutôt quand d’autres hommes sage-femmes sont arrivés…

Alors on dit bien un sage-femme pour un homme ?

Oui, le terme officiel est bien sage-femme pour les femmes comme pour les hommes, et il n’y a d’ailleurs aucune bizarrerie dans ce terme car la ou le sage-femme est celle ou celui qui détient la connaissance pour faire accoucher les femmes. Il y a l’alternative de dire maïeuticien, mais cela reste très peu employé et personne ne sait ce que c’est. Les gens n’ont pas envie de nous appeler comme cela, ça accroche. Il faut reconnaître que « sage femme » choque pour un homme, mais je ne pense pas qu’il soit une bonne idée d’en changer, en tout cas pas pour maïeuticien. Notre métier a un problème de visibilité, on ne sait pas trop nous cerner, alors si en plus on change de nom !…

Moi en tout cas cela m’est égal. Au début cela m’a peut-être un peu fait bizarre de me faire appeler sage-femme, mais je n’y pense plus et ai même souvent moi-même le réflexe de parler de la profession au féminin.

Pour revenir à votre passage vers le libéral, pourquoi ce choix de quitter l’hôpital pour vous mettre à votre compte ?

En fait pour des raisons d’emploi du temps et de conciliation des temps de vie. Il était finalement difficile avec ma femme de travailler au même endroit, car parfois on pouvait ne pas se voir pendant très longtemps…

Et puis je suis content de ce choix du libéral, même si ce n’est pas facile : pas d’avantages sociaux, aucun droit à l’erreur, et cela génère aussi un certain stress lié au résultat. Le salaire est irrégulier. Je gagne certes plus mais je dois travailler deux fois plus, au minimum 60 heures par semaine, à savoir environ 12 h par jour 6 ou 7 j/7. Libéral à 35 heures n’est pas rentable, ou alors il faut que cela soit juste pour avoir de l’argent de poche en exerçant un métier qui nous plaît. L’entre-deux n’est pas possible aujourd’hui.

Il n’est pas plus difficile de se faire une clientèle en tant que sage-femme lorsque l’on est un homme ?

Je recrute assez large et beaucoup par le bouche à oreille. Au début c’était surtout la maternité qui orientait des femmes vers moi après leur accouchement. Et puis certaines femmes cherchent un homme parce qu’elles s’imaginent qu’il va avoir un contact différent. Mais l’inverse existe bien sûr, et je sais que je rate des patientes parce que je suis un homme. Je m’en suis rendu compte lorsque je me suis fait remplacer par une femme. Je dois me vendre, alors que mes collègues féminines n’ont pas besoin de le faire.

Sinon je constate que pour moi le rapport avec les papas est certainement plus facile ; ils osent plus facilement me poser des questions intimes.

Quels sont les inconvénients de la profession ?

Nous ne sommes ni infirmier.e.s ni médecins, et nous cumulons un peu les ennuis des deux professions, avec le problème de visibilité que j’ai déjà évoqué. Et puis même si des hommes ont intégré la profession (encore moins de 2 % à ce jour), ce qui a permis de faire un peu bouger les choses, sage-femme est un métier qui reste historiquement féminin, avec tous les inconvénients que cela comporte. Un métier très féminisé donc peu valorisé, mal payé, avec une reconnaissance à bac + 3 pour cinq années d’études…

Mais pour moi finalement être un homme dans ce monde de femmes serait plutôt un avantage, je constate qu’on me dit plus facilement oui, qu’on m’écoute plus… Les inégalités professionnelles à l’égard des femmes j’ai pu les constater, et notamment qu’un homme se fait plus facilement recruter qu’une femme car il ne connaîtra jamais de grossesse. En clinique j’ai pu constater aussi qu’il était plus facile pour moi de négocier mon salaire que pour les femmes.

Comment voyez-vous votre avenir professionnel ?

Une chose est sûre, je ne retournerai pas à l’hôpital.

En travaillant dans le libéral, j’ai appris un nouveau métier, par exemple la rééducation, la préparation à la naissance, la gynécologie, le suivi de grossesse, et il y a des gestes que je ne fais plus depuis que j’ai quitté l’hôpital, comme les accouchements.

Je suis à mon compte depuis trois ans maintenant, et je me sens toujours dans une phase de découverte, avec toujours le souci de me perfectionner. La routine n’a ainsi pas eu le temps de s’installer. Je peux dire qu’aujourd’hui je choisis mon activité. J’aimerais évoluer vers plus de suivi gynécologique, pour pouvoir suivre les femmes plus longtemps et pouvoir les accoucher, ce qui pourrait se faire grâce à une évolution vers des plateaux techniques, comme cela se fait déjà dans de nombreux hôpitaux français d’autres départements. Et pour cela il faudrait aussi que le métier de sage-femme soit plus reconnu, que le côté médical ressorte plus, et qu’on arrête de nous comparer constamment aux infirmier.e.s. Je me bats pour cette reconnaissance qui me permettrait de ne plus avoir aucun regret d’exercer ce beau métier.