Rencontre avec Alain Kewes, professeur documentaliste

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Crédit photo : FETE

Alain Kewes exerce depuis de nombreuses années le métier de professeur documentaliste au lycée Vauban, à Auxerre dans l’Yonne. Un métier encore très majoritairement féminin… Il a accepté de témoigner sur son parcours, l’évolution de son métier et sa perception de l’égalité filles-garçons.

 

Alain, en quoi consiste exactement votre métier de professeur documentaliste ?

C’est un métier qui a beaucoup évolué. Lorsque j’ai débuté ma carrière il y a une trentaine d’années, les documentalistes travaillaient principalement autour des techniques de recherches documentaires, la restitution de notes ou comment se repérer dans un livre. Aujourd’hui notre métier est beaucoup lié aux nouvelles technologies. Il faut savoir trouver la bonne information au bon moment. Au-delà de l’accueil des publics qui est forcément premier, je peux résumer ma profession en trois verbes : informer, animer et communiquer. Apprendre à s’informer pour devenir un citoyen responsable, favoriser la vie culturelle d’un établissement, par exemple la mise en place d’expositions, parfois en lien avec l’actualité culturelle locale, la ville, le théâtre, la bibliothèque, pour former des adultes épanouis et curieux. Et enfin gérer la communication interne et externe (site internet de l’établissement, relations presse…) pour partager ses enthousiasmes et ses questionnements.

Qu’est-ce qui vous a conduit vers ce métier ?

J’ai fait des études de lettres et ai toujours voulu être bibliothécaire. Mais le concours de conservateur de bibliothèque était très sélectif. Après plusieurs essais, j’ai finalement décidé d’entrer à l’Éducation Nationale, ce qui était plus raisonnable. A l’époque le CAPES de documentation n’existait pas, il fallait d’abord exercer quelques années en tant que professeur de discipline. Je suis devenu professeur de français et d’anglais…

Après ce passage obligé, une fois devenu professeur documentaliste, quel a été votre parcours ?

J’ai réalisé toute ma carrière au lycée Vauban d’Auxerre, avec un petit détour par le lycée Saint-Germain. Le lycée Vauban m’a tout de suite intéressé car il a la double casquette de l’hôtellerie-restauration et du sanitaire et social. J’y travaille surtout avec les enseignants de disciplines professionnelles. Aujourd’hui je suis le plus ancien du lycée, en quelque sorte la mémoire vivante…

Qu’est-ce qui vous plaît dans votre profession ?

J’aime bien conduire ou m’insérer dans des projets avec des collègues et faire des animations, comme cette année avec FETE dans le cadre du projet théâtre. Offrir aux adolescent.e.s un large choix d’ouvrages, ceux qui leur plaisent déjà mais aussi les amener à découvrir ce qu’ils.elles ne connaissent pas encore est un autre défi passionnant. Je m’efforce encore de leur proposer un espace de paix, de sérénité. Au CDI il n’y a pas les mêmes enjeux qu’en classe ou dans la cour, mais de la bienveillance et beaucoup de jeunes s’y sentent rassurés. J’ai la chance d’avoir un CDI bien placé au sein du lycée, qui est en quelque sorte une plaque tournante. Notre circulaire de mission est assez souple et permet à chacun.e d’exercer le métier qui lui correspond le mieux, de privilégier tel ou tel aspect, surtout en lycée. J’ai en tout cas exercé le métier que je voulais, et je me suis bien épanoui car il laisse une vraie place à l’initiative.

Pourquoi peut-on constater aussi peu d’hommes professeurs documentalistes ?

Les hommes sont toujours très minoritaires dans ce métier mais quand-même en augmentation. Je suis d’une génération où j’étais souvent le seul homme en réunion. Aujourd’hui on a de moins en moins l’occasion de se rencontrer, alors je ne me rends pas bien compte. Avant la création du CAPES Documentation en 1989, notre profession était assez mal considérée. Aujourd’hui, nous avons le même statut, les mêmes échelons que les autres professeur.e.s, mais l’égalité salariale reste théorique. Un.e documentaliste n’a pas droit aux heures supplémentaires, nous ne pouvons quasiment pas être professeurs principaux et ne touchons pas certaines des primes liées aux fonctions enseignantes. Par ailleurs, les documentalistes sont peu inspecté.e.s, pour ma part seulement deux fois en 30 ans de carrière, ce qui ralentit notre avancement. Tout ceci explique-t-il que ce métier reste typiquement féminin ?

Lorsque vous dites que vous êtes professeur documentaliste, quelles sont les réactions autour de vous ?

Cela étonne. D’ailleurs je reçois encore régulièrement des courriers standards adressés à Madame la documentaliste… Certain.e.s lycéen.ne.s en arrivant au CDI demandent où est LA documentaliste… Je crois que le rapport à la lecture s’est presque toujours fait avec des femmes, à commencer par les mères ! Autant le commerce du livre (éditeurs, libraires) est à peu près équilibré, autant la médiation du livre (bibliothécaires, CDI…) reste très féminine. Le premier est une économie, fondée sur l’argent, la seconde est un partage.

Dans le cadre des Plans Égalité proposés par FETE dans les lycées, nous avons été amenés à mener ensemble divers projets. Que pensez-vous de la mission de FETE ?

Je pense qu’elle est très nécessaire ! En 30 ans je n’ai pas vu une énorme évolution dans les filières sanitaires et sociales et Petite Enfance où les garçons sont toujours très minoritaires. Je suis étonné qu’avec le temps cela ne s’équilibre pas plus. Par contre, en hôtellerie-restauration il y a plus de filles qu’avant. Par exemple, les toutes premières années en mention complémentaire bar, il n’y avait presque que des garçons « barmen ». Des femmes au bar n’étaient pas souhaitées par les professionnels, et il était difficile de placer les « bar-ladies » en stage. En restauration, les femmes se retrouvaient souvent en salle et les garçons en cuisine. Même si la cuisine reste un milieu assez machiste, on peut toutefois souligner des évolutions positives. Il va de soi que les filles font d’aussi bonnes professionnelles que les garçons mais les stéréotypes ont la vie dure. D’où l’utilité des actions menées par FETE.

Quelques pistes d’amélioration et pour d’autres projets à mener sur cette thématique ?

Comme une part importante se joue dès les premières années, je dirais agir dès le plus jeune âge, voir comment s’installent les représentations professionnelles sexuées chez les petits. Et cela pourrait se faire avec les élèves de CAP Petite Enfance par exemple autour des albums jeunesse. Et puis je pense à la filière restauration. L’alimentation est l’une des activités humaines où les enjeux femmes-hommes sont les plus intéressants à étudier. Pourquoi dans notre société traditionnelle française les grands chefs cuisiniers sont en grande majorité des hommes alors que ce sont encore surtout les femmes qui cuisinent à la maison ? Est-ce comme pour le livre, féminin quand il s’agit de partager un plaisir, masculin quand il s’agit d’argent ? Il y a bien d’autres actions à mener et je crains que la société ne nous laisse le temps d’explorer encore de nombreuses pistes avant que la question ne se pose plus.

 

(1 commentaire)

  1. Je trouve que c’est une très beau métier. Bien que je soit essentiellement dans la photographie, la recherche d’information fait partie de mes tâches dans les cas de reportage photo. Je pense vraiment que l’entraide est possible entre les photographes, professionnels de l’image, et les professeurs documentalistes, professionnels de l’écrit.

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