Portrait 21 : Dans l’Yonne, à Auxerre, Françoise Moreau, cheffe d’orchestre

DSC_0694

Crédit photo : FETE

Françoise Moreau a accepté d’être photographiée pour l’exposition de FETE « Des métiers sous l’angle de la mixité », et nous l’avons interviewée pour parler de son métier de cheffe d’orchestre.

Françoise, comment vous est venue l’idée d’exercer ce métier ?

A 8 ans je voulais faire de la musique, et je voulais très exactement devenir musicienne de cirque. Je ne suis pourtant pas issue d’une famille de musiciens, mais mes parents souhaitaient que je puisse pratiquer une discipline sportive ou une culturelle, et comme à Tonnerre où j’habitais c’était surtout la musique, j’ai commencé à l’école de musique de Tonnerre. J’ai ensuite poursuivi à l’Harmonie où j’ai toujours été fascinée par le travail du chef d’orchestre. Je trouvais son travail très intéressant, comment il parvenait à faire fonctionner toute une machine avec ses yeux et avec ses mains. Je me suis imprégnée de ce qu’il faisait.

Comment vous êtes vous formée à ce métier ?

Le problème, à l’époque, était que, pour devenir musicien professionnel, il fallait intégrer un grand conservatoire à Paris ou à Lyon, ou aller en fac pour enseigner en collège. J’ai fait toutes mes études au Conservatoire de Troyes, seul établissement qui permettait  à l’époque d’obtenir un diplôme officiel avant d’aller sur Dijon. Après avoir passé mon bac à Tonnerre, j’ai intégré la fac de musicologie et le conservatoire de Dijon. J’ai ensuite suivi une formation diplômante pour obtenir un Diplôme d’Etat de professeur de musique, spécialisation clarinette. Il s’agit d’une formation très rigoureuse, avec présélection sur dossier, entretien, la formation étant prévue pour 8 étudiants. Et puis j’ai aussi suivi des cours de direction d’orchestre qui m’avaient bien plu.

Pourquoi avez-vous choisi cet instrument la clarinette ?

L’Yonne étant le pays des instruments et orchestres à vent, plus populaires que les instruments de salon comme le violon ou le piano, j’ai tout simplement choisi parmi les quelques instruments proposés dans mon école.

Avez-vous tout de suite trouvé du travail ?

J’ai en fait commencé à travailler avant le bac, en donnant des cours dans de petites écoles proches de Tonnerre. Bref, j’ai eu un pied dedans tout de suite. Ca a tout de suite été concret et j’ai pu mettre en pratique ce que j’ai appris au conservatoire. A 20 ans j’ai fait une pause dans mes études, et puis j’ai pris la direction de l’école de musique de Migennes pendant un an par intérim. J’ai ensuite été embauchée en Puisaye pour m’occuper des cinq antennes de Toucy, Saint-Fargeau, Charny, Bléneau et Saint-Sauveur. J’ai dû m’adapter à ce milieu rural, les enfants étant principalement formés pour jouer dans l’Harmonie de leur village. A 30 ans je me suis retrouvée directrice de l’Harmonie de Charny où je suis restée pendant 10 ans.  Et puis depuis 2010 je dirige l’Harmonie d’Auxerre.

Comment ça se passe en tant que femme ?

C’est un peu parfois comme être dans une fosse aux lions… On ne peut se permettre aucune faille face à l’orchestre. Mais ce n’est pas une question de sexe, c’est juste ce métier qui est comme ça.

Ici les gens viennent chercher à progresser, jouer mais aussi voir les copains. Il y a un rôle social très important.

Certains (peu heureusement) ont été perturbés que le chef soit une femme, qui plus est aurait pu être leur fille, et ont fait le choix de partir. Sinon je n’avais jamais eu de problème à ce niveau-là en 30 ans de carrière.

En général les gens sont contents et disent : « Enfin une fille, ça change ! ».

A quoi ressemblent vos journées de cheffe d’orchestre ?

Les journées sont très diversifiées. Je ne donne des cours quasiment qu’à des adultes, donc à la carte. Je dirige une trentaine de choristes le mardi soir, puis deux orchestres, un petit de 35 musiciens et un plus grand d’une soixantaine de musiciens plus avancés. Il faut toujours s’adapter au public en face.

Je travaille bien sûr beaucoup le soir et le week-end, et peux commencer des cours le matin de bonne heure.

Est-ce que c’est facilement conciliable avec une vie de famille ?

Mes filles me suivaient quand elles étaient petites. Ca a été un peu plus difficile lorsque je suis passée à la direction d’orchestre car j’étais rarement là le soir.

Il n’y a que 3 % de femmes cheffes d’orchestre, en avez-vous rencontré d’autres ?

Pendant le DE c’était assez équilibré F/H. Par contre, en fac de musicologie, c’était surtout des garçons car considéré comme une « fac cool »…

Des femmes cheffes d’orchestre, je n’en connais effectivement pas d’autres dans le département. D’ailleurs dans les jurys, je suis souvent la seule femme. Dans des réunions de chefs d’orchestre, sur une trentaine on est en général une ou deux. Ce qui fait donc à peu près 3 %… Je travaille cette année en concertation avec une autre cheffe d’orchestre qui exerce dans un orchestre militaire parisien.

Comment expliquez-vous cela ?

Les mentalités mettent du temps à évoluer… Ca commence à bouger depuis 4-5 ans, mais il y a encore beaucoup de préjugés. On a pourtant les mêmes contraintes horaires que les infirmières par exemple, certaines font les 3/8 !

Quelles qualités faut-il avoir pour exercer ce métier ?

A l’évidence il faut un bagage musical, mais je dirais aussi être à l’écoute. Et puis savoir jusqu’où on peut aller. Humainement savoir qui on a en face de soi. Enfin, être sûre de ce qu’on fait en évitant le plus possible l’improvisation. Et en tant que femme j’ai l’impression peut-être d’avoir plus de sensibilité, et surtout d’être plus tenace. Il ne faut pas lâcher ! Il ne faut pas se laisser distraire, pas se faire marcher sur les pieds. Il est important d’avoir du charisme et d’être ouvert.

Quel message souhaiteriez-vous faire passer pour terminer cet entretien ?

Le métier de chef d’orchestre ne devrait vraiment pas être un métier sexué. Il s’agit d’un métier passion, et le seul objectif pour une femme comme pour un homme est de faire passer la musique avant tout.