Conférence « Présentation de soi et violences de genre dans les réseaux sociaux »

logo-violence-et-genre-def-300x215Le 5 avril une conférence autour des violences de genre sur les réseaux sociaux était organisée au sein de l’Université de Bourgogne par le collectif Violence et Genre, composé de plusieurs associations dijonnaises travaillant sur le thème de l’égalité. La conférence était accueillie par l’Atelier Canopé, ex-CRDP, réseau de création et d’accompagnement pédagogique, proposant, entre autres, des ressources en égalité filles/garçons.

Sophie Jehel, maîtresse de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’université Paris-8 et agrégée en sciences économiques et sociales, a présenté ses travaux sur l’utilisation des réseaux sociaux numériques par les adolescent-e-s en s’appuyant notamment sur une étude menée en Basse Normandie auprès de 2 600 jeunes. Son questionnement s’appuie sur un constat paradoxal : Il n’y a jamais eu en France autant de politiques publiques en faveur de l’égalité et de la lutte contre les stéréotypes, mais pourtant ces derniers persistent encore largement dans la vie des adolescent-e-s, et plus particulièrement dans leurs activités numériques. Pour mener cette étude, elle précise qu’elle s’est davantage attachée à analyser la réaction des plateformes numériques aux violences de genre, qu’à étudier la psychologie des adolescent-e-s sur ce thème.

Les chiffres présentés par Sophie Jehel démontrent bien l’utilisation massive des outils numériques par les adolescent-e-s, notamment en ce qui concerne les réseaux sociaux, et ce dès le plus jeune âge. 5 % des enfants de 3 à 5 ans et 21 % des 7-12 ans possèdent un compte Facebook (Ispos, 2014), malgré l’interdiction facilement contournable du site (ouvert uniquement aux plus de 13 ans). Chez les adolescent-e-s (11 – 17 ans), 80 % possèdent un smartphone, 98% possèdent une connexion à domicile et 79 % sont inscrit-e-s sur des réseaux sociaux.

Concernant les pratiques numériques, elle remarque que l’attitude la plus répandue est la lecture seule, puisque consulter les profils Facebook est la seconde raison de connexion sur internet pour cette tranche d’âge, et le site arrive en tête du classement pour tout ce qui concerne la « recherche d’informations » (loin devant les sites classiques d’informations). Les activités sur internet sont également différenciées selon le sexe : les jeux vidéo arrivent en tête pour les garçons, les activités liées à l’apparence sont plus plébiscitées par les filles (pratique de photos notamment).

Sur le sujet des violences de genre au sein des réseaux sociaux, les données présentées par la maîtresse de conférence sont accablants : les filles sont trois fois plus nombreuses que les garçons à s’inquiéter de menaces, d’insultes et d’agressions, elles reçoivent également beaucoup plus de messages de la part d’inconnus et sont surexposées à la critique. Les garçons eux sont également victimes de formes de violences, mais ne semblent pas conscients de celles subies par les filles. Pour tous et toutes en tout cas, on remarque une absence de condamnation du harceleur puisque les violences s’exercent contre celles ou ceux ayant transgressé la norme. « C’est le risque » disent-ils. Les filles sont toujours vues comme coupable de quelque chose : trop exposée, pas assez, trop féminine, ou pas assez, etc. Ce discours oppressif est d’ailleurs intériorisé chez celles-ci, qui, par stratégie, préfèrent se ranger du côté de la majorité afin de protéger leur réputation.

Les plateformes types Facebook, Twitter, ou la plus récente, SnapChat, tournent leurs stratégies commerciales vers le recueil de données et l’incitation à la connexion. Elles incitent en effet, par la nature même des services qu’elles proposent, à l’exposition de soi. Le développement des applications pour téléphones portables permet en outre, d’échapper à la médiation adulte, puisque sur Facebook France par exemple, 65% des membres se connectent via un mobile, pour une moyenne de 14 connexions par jour. Ce chiffre serait bien plus élevé chez les adolescent-e-s rencontré-e-s par Sophie Jehel.

Parce que les jeunes privilégient la communication visuelle, qui serait plus rapide, plus claire et plus impliquante, les photos et vidéos résident au cœur de la stratégie des réseaux sociaux (on connait les montants astronomiques des rachats de certaines applications de photos, type Instagram). Mais cette omniprésence de la mise en scène de soi construit une sociabilité sous surveillance, une forme de contrôle social de chaque instant, puisque les jeunes maintiennent une connexion aux réseaux quasi permanente, et consentie.

Les plateformes numériques, se cachant derrière des conditions d’utilisation obligatoirement acceptées par chaque membre lors de son inscription (mais peu lues en réalité), mettent en avant leur logique d’autorégulation et de sur-responsabilisation de leurs utilisateurs-trices. Et c’est bien la faiblesse de cette régulation qui permet la violence qui s’opère en leur sein. L’Etat n’assurant pas la protection des populations sur internet, les plateformes ont le champ libre pour développer leurs stratégies commerciales. C’est donc bien une révolution néo-libérale qui est en train de s’opérer, et non une « révolution numérique » comme on l’entend bien souvent, fait remarquer Sophie Jehel. Et les femmes sont souvent les premières victimes des substitutions de la régulation publique par la régulation privée…