Portrait 29 : Dans l’Yonne, à Auxerre, Nick Nguyên, professeur de danse classique

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Crédit photo : FETE

Nick Nguyên a accepté d’être photographié pour l’exposition de FETE « Des métiers sous l’angle de la mixité », et nous l’avons interviewé pour parler de son métier de professeur de danse classique. Une profession qui n’est pas réservée aux femmes…

Nick, pourquoi avoir choisi de faire carrière dans la danse ?

Vers 14-15 ans j’ai eu l’occasion de découvrir la danse à l’occasion d’une journée portes ouvertes dans une MJC, et ça a été une révélation. Par la suite j’ai vu tous les spectacles de danse qui pouvaient se faire, notamment à la télévision.  Puis au lycée j’ai intégré une section Education Physique et Sportive car j’étais très sportif et pratiquais notamment la course à pied. Dans cette classe une élève pratiquait la danse et donnait des cours. J’avais beaucoup aimé aussi. Mais à cause des barrières sociologiques très présentes, je n’ai pu me décider à me lancer que vers 17 ans lorsque j’ai quitté le foyer. J’ai d’abord fait du théâtre et travaillé comme comédien pour un chorégraphe. Puis j’ai eu l’occasion de rencontrer un mime, et comme j’ai aimé son travail de mouvement, j’ai voulu faire mime. J’ai ainsi quitté Lyon pour monter à Paris et faire une école de mime, et on m’a alors conseillé d’aller faire de la danse pour travailler mon corps. J’ai ainsi commencé à prendre des cours de danse classique, j’avais alors 21 ans, et cela a pris le pas.

C’est étonnant de démarrer si tard…

Oui, j’étais déjà vieux pour démarrer la danse, mais j’ai travaillé jour et nuit pour y arriver, et ce pendant au moins cinq ans. Je n’avais pas spécialement de prédispositions, mais j’avais par contre le physique. Il a fallut ensuite travailler la souplesse, la maîtrise et la coordination.

Alors comment avez-vous finalement démarré dans le métier ?

J’ai d’abord trouvé quelques engagements comme figurant le soir, heureux de me retrouver dans le monde du spectacle, puis dans des opérettes et enfin dans des compagnies. J’ai vraiment commencé à travailler à temps plein en tant que danseur baroque vers 26 ans. J’ai travaillé pendant un an au Ballet National d’Equateur, puis un an aux Etats-Unis au Washington ballet. Puis de 1986 à 1993, j’ai travaillé dans une compagnie de danse baroque à Paris, puis dans plusieurs autres compagnies, jusqu’à ce que je m’arrête de danser en 2006 pour des raisons physiques. C’est ainsi que j’ai commencé à enseigner à Auxerre.

Cette vie était-elle compatible avec une vie de famille ?

En répétition ou en tournée, je n’étais pas disponible pour mes enfants. Ma femme était aussi danseuse et on s’était dit que lorsque nous aurions des enfants l’un de nous deux s’arrêterait de travailler. A l’époque c’est moi qui avais du travail et c’est donc moi qui ai continué, mais cela aurait tout à fait pu être le contraire. Aujourd’hui mes enfants sont grands, mais j’ai bien conscience de faire un travail privilégié, car si je n’ai pas de week-ends, j’ai quand-même beaucoup de vacances.

Vous parliez précédemment de barrières sociales, votre famille n’a-t-elle pas adhéré à votre projet de danse ?

J’ai clairement dû faire face à un refus de ma famille qui ne m’a jamais encouragé. Je n’ai par exemple jamais reçu un centime de mes parents pour payer mes cours de danse. Je suis d’origine vietnamienne par mon père, et lorsqu’en 1968 à 10 ans nous sommes arrivés avec ma mère en France, mon père lui a dit « Surtout n’en fait pas un artiste, et surtout pas la danse ! », de peur que je devienne homosexuel… A cette époque être danseur était péjoratif. Alors est-il possible que j’ai entrepris ce choix de carrière par réaction ?

Mon père ne m’a jamais vu danser, et ma mère une seule fois. Par contre mon père a quand-même été très fier lorsque j’ai pu intégrer la prestigieuse compagnie du Washington ballet. Mais c’était un peu tard pour moi…

Préférez-vous la danse ou l’enseignement ?

Contrairement aux musiciens, les danseurs peuvent difficilement enseigner et danser en même temps. De toute façon le métier de danseur est très éphémère. Il lui faut investir dix ans de sa vie et dans le meilleur des cas il dansera 20-25 ans. Quand j’ai arrêté de danser, ça a été très dur, car c’est un style de vie très stressant mais aussi extrêmement excitant. Se retrouver du jour au lendemain avec un rythme cadencé à horaires réguliers, ça a été difficile. Au début cela m’a fait bizarre de m’occuper de pédagogie. Ce sont en fait deux métiers complètement différents. Je suis maintenant dans un métier de transmission, mais toujours de passion.

En quoi consiste votre travail au quotidien ?

J’encadre des cours collectifs pour des élèves de 8 à plus de 60 ans, et mon travail c’est de leur faire aimer la danse. Mais au sein de ces cours il faut individualiser car chaque élève a une personnalité et un corps différents. Ma mission est d’emmener l’enfant le plus loin possible tout en respectant son anatomie et sa physiologie. J’exerce dans un conservatoire à rayonnement départemental et mon but est d’accepter tout le monde. Je mets en œuvre des projets à la fois pédagogiques et de spectacles, si possible en partenariat avec d’autres associations. Nous avons pour projet de lancer une CHAD (Classe à Horaires Aménagés Danse) à Auxerre.

Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans ce métier ?

Le fait d’apprendre en permanence. Je suis sensé enseigner, mais en fait c’est moi qui apprends. J’ai appris à regarder. En observant les élèves, leurs réactions, leur personnalité, je suis devenu de plus en plus sensible à leu réactions, je dois aussi travailler avec leur émotivité car si j’ai quelque-chose de bien précis à transmettre qui correspond au cahier des charges du conservatoire, je me dois en plus les acquis à posséder, de permettre aux élèves d’avoir des outils pour pouvoir s’exprimer et développer leur expressivité.

Comment vivez-vous le fait d’évoluer dans un milieu si féminin ?

Être entouré de femmes est peut-être la chose qui a été la plus agréable de ma vie. J’ai presque toujours été dirigé par des femmes et y ai été soumis avec grand plaisir. Ces dernières ont été très créatrices, m’ont fait grandir, m’ont révélé, je leur dois énormément. J’ai reçu une fois un compliment d’une chanteuse qui résume beaucoup de choses : « Dans ta danse il y a à la fois un côté très féminin qui est d’autant plus mis en valeur par ton côté viril ».

S’agit-il d’une discipline un peu plus mixte qu’avant ?

Faire de la danse est de moins en moins sexué, peut-être plus abordable qu’avant pour les hommes. Certainement parce que les danseurs sont devenus ultra-performants, des athlètes de haut niveau. La technique a développé des possibilités incroyables chez les gens doués, donc plus de reconnaissance. Dans les compagnies, c’est souvent la parité qui prévaut.

Sinon, sur les 70 élèves à qui j’enseigne actuellement, je n’ai qu’un garçon, et deux hommes parmi les adultes. Mais à Auxerre un garçon ça fait du foot ! Chez les garçons danseurs j’ai souvent rencontré une affirmation de leur personnalité, car ils font de la danse envers et contre tous. S’ils ne s’affirment pas à l’intérieur du cours, ils sont de toute façon rejetés.

Les hommes étant minoritaires dans la danse, est-il plus facile pour eux de faire carrière ?

Effectivement, il y a moins de concurrence chez les hommes. Si j’avais été une femme, je n’aurais jamais pu commencer à danser à 21 ans. Pour moi faire ce métier a été un combat et un plaisir de tous les jours. Quand j’ai été reconnu en tant que danseur, cela a été pour moi proche du miracle.